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Saïgon-Marseille aller simple : le récit d’une page d’histoire oubliée

Nguyen Van Thanh est l’un des 20000 Vietnamiens emmenés en France au début de la seconde guerre mondiale. Agé de 90 ans, resté en France pour fonder une famille, il raconte son histoire. Pierre Daum, le journaliste qui a découvert son manuscrit et a aidé à le publier, raconte dans la préface son émotion face à cette page d’histoire oubliée.

Couverture de Saïgon-Marseille

Saïgon-Marseille aller simple est un livre qui faillit ne jamais exister. Son auteur, un vieil homme de quatre-vingt-dix ans, est un ancien ouvrier d’une usine de peinture de la banlieue parisienne venu prendre sa retraite dans un modeste appartement à Lattes, dans l’Hérault, village autrefois paysan dont sa femme Juliette est native. Le couple eut deux enfants, qui se marièrent, et qui devinrent eux-mêmes pères et grands-pères.

Il y a dix ans, Nguyen Van Thanh acheta un ordinateur, et commença à inscrire sur l’écran les souvenirs de sa vie restés intacts dans sa mémoire. Il écrivit pour ses enfants et ses petits-enfants, afin que ceux-ci le connaissent mieux, et gardent une trace de son histoire, et donc aussi de la leur. Démarche banale d’un homme au soir de sa vie ? Assurément. A aucun moment, l’idée de publier « en vrai » un tel texte ne traversa l’esprit du vieil ouvrier, doté de surcroît d’une modestie presque maladive.

Sauf que la vie que vécue Nguyen Van Thanh n’a rien à voir avec celle, souvent « banale », de ses anciens camarades d’usine. Comme tous ces Français venus d’ailleurs, il eut la chance et le courage de s’extirper de ses origines, et de connaître ainsi d’autres mondes, d’autres peuples, et un autre lui-même.

Nguyen Van Thanh est né en 1921 à Hué, l’ancienne capitale impériale du Viêt-Nam. Son père, issu d’une famille de lettrés pauvres, avait accompli de brillantes études de français. Reçu aux concours les plus élevés de la fonction publique « indigène », il avait acquis le titre de mandarin, et exerçait la fonction de sous-préfet de la région de Vinh, à trois cents kilomètres de Hué. Un sous-préfet « indigène », placé sous l’autorité d’un fonctionnaire français, le Résident supérieur, représentant de l’administration coloniale en Indochine.

Depuis l’expédition du Tonkin, dans les années 1880, et l’occupation du Viêt-Nam par l’armée française, les autorités coloniales avaient su exercer leur puissance en s’appuyant sur un réseau d’élites vietnamiennes – les riches propriétaires terriens, les dignitaires de la cour, les mandarins, les maires, et les membres de conseils de village.

Adolescent, Thanh ne supporte pas cette ambiance familiale, mélange de sentiments de supériorité, de rigidité, et de soumission. En juillet 1939, lorsqu’il entend dire qu’on recrute des jeunes Vietnamiens sachant parler français afin d’encadrer des milliers de paysans destinés à travailler dans les usines d’armement de la métropole, il ne réfléchit pas, il s’engage ! Il n’a alors que dix-sept ans.

Nguyen Van Thanh fait partie de ces 20000 Vietnamiens appelés Travailleurs indochinois de la Seconde guerre mondiale (ou ONS, pour Ouvriers non spécialisés), emmenés pour la plupart de force en France, parqués dans des camps, et utilisés entre septembre 1939 et juin 1940 pour manipuler la poudre des munitions et explosifs destinés à l’armée française.

Puis vint la Débâcle, 5000 d’entre eux purent regagner tant bien que mal leur pays, mais 15000 restèrent bloqués sur le sol français jusqu’à la fin de la guerre, et même un peu au-delà. Toujours enfermés dans des camps dans le Sud de la France, cette main-d’œuvre fut utilisée dans tous les secteurs de l’économie nationale, sans que jamais ces hommes ne perçoivent de salaire.

Certains furent envoyés en Camargue afin de participer à la relance d’un riz dont la France avait bien besoin pour se nourrir.

En 1948, l’Etat français commença enfin à organiser leur rapatriement. Ce n’est qu’en 1952 que les derniers purent enfin revoir leur patrie, après douze années d’exil forcé. Environ un millier d’entre eux firent le choix de rester en France, le plus souvent parce qu’ils avaient rencontré une femme, et fondé une famille. Tel est le cas de Nguyen Van Thanh.

Pendant presque soixante-dix ans, l’histoire de ces 20000 hommes est restée oubliée. Une thèse de droit fut écrite sur eux en 1946, puis un mémoire d’histoire à l’université de Nanterre, quarante ans plus tard. En 1996, la réalisatrice Dzu Le Lieu, fille d’un ancien travailleur indochinois, réalisa un film documentaire sur le passé de son père et de ses anciens camarades : Les Hommes des trois Ky.

Puis deux anciens publièrent leurs mémoires. Lê Huu Tho, aux éditions L’Harmattan, Itinéraire d’un petit mandarin, en 1997. Et Thieu Van Muu, Un enfant loin de son pays, en 2003.

Au même moment apparaissait sur Internet un site très riche consacré à la mémoire de ces hommes, construit par Joël Pham, le fils de l’un d’entre eux : www.travailleurs-indochinois.org.

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